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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 22:40

filletteMon dernier billet a soulevé un certain débat parmi vous, lecteurs, et j'en suis heureuse. J'espère sincèrement ne pas avoir blessé ceux qui ne partagent pas mon opinion ; si c'est le cas, je m'en excuse. J'ai le ton facilement moqueur, voire ironique ; je n'oublie pas cependant que ce dont il est question, derrière les mots que j'écris, c'est de rien moins que la condition humaine, ses tentations, ses déchirures, ses doutes et ses tâtonnements.

 

Je voudrais vous partager une expérience qui a été sans conteste la plus forte, la plus traumatisante, l'une des plus belles aussi de ma vie d'adulte. Cela se passait il y a un peu plus d'un an.

Ce matin de janvier, une voix à l'autre bout du fil. ''Il me quitte... il s'en va... il ne m'aime plus''. De l'autre côté du téléphone, Isabelle, ma témoin de mariage. Son mari l'a réveillée à 1h du matin pour lui annoncer qu'il la quittait. Ils sont ensemble depuis 21 ans. Deux filles de 9 et 11 ans ; dans le ventre de mon amie, leur bébé de presque huit mois.

 

Passée la stupéfaction, l'appel au mari – que fais-tu, tu n'es pas dans ton état normal, ce troisième bébé vous le souhaitiez si fort, trois fausses couches dans les deux années précédentes en témoignent, reviens sur terre – puis devant son détachement total, le marchandage – reste au moins jusqu'à la naissance, ne la laisse pas seule avec les petites dans cette maison perdue dans la colline – et cette impression tenace d'être dans un rêve.

 

Il est parti, pour de bon. Enfin, il est parti sans partir : pas question pour lui de quitter le confort de sa maison. Il est allé dormir sur le canapé du salon, sortait le soir retrouver l'inéluctable poule plus jeune, et rentrait raconter à sa femme au bord du suicide à quel point il était heureux depuis qu'il l'avait quittée. Au bout d'un mois, il a fini par partir vraiment.

 

Nous étions trois. Trois amies d'Isabelle. Nous nous sommes partagé les tâches. Aurélie, la pasteure, venait en renfort aider pour les courses, le ménage, quand son emploi du temps surchargé le lui permettait – et même quand il ne le lui permettait pas, arranger un peu cette maison trop grande, trop isolée et sans salle de bain. Constance, la plus jeune, avait établi un contact extraordinaire avec les deux filles de ce couple et a été pour elles un repère essentiel dans ce chaos. Et moi, enceinte également, d'un gros mois de moins, ravagée par la sciatique et les nausées du premier au dernier jour, je prenais le train presque une semaine sur deux pour... je crois que ''pour l’empêcher de mourir'' n'est pas trop fort.

 

Le temps a passé, le mois de février était presque fini, et le terme est venu. Mais la petite E. ne venait pas. Redoutait-elle de sortir, pas encore née et déjà abandonnée par son père ? Sa mère la retenait-elle par peur de l'avenir ? Nous ne le saurons jamais. Ce que je sais en revanche, c'est que dix jours après le terme, on dit à Isabelle qu'il fallait que sa fille naisse et qu'on lui ferait une césarienne – le déclenchement n'était pas possible car son utérus était déjà cicatriciel.

 

C'était un mercredi, je crois que je me souviendrai toute ma vie de ce jour. Isabelle devait entrer à l'hôpital ce soir-là, pour subir sa césarienne le lendemain matin. Elle m'avait demandé d'être présente pendant la naissance, car elle ne se sentait pas la force de vivre cela toute seule. Je suis venue la chercher chez elle. Son mari était là pour garder les deux grandes – nous avons appris plus tard par sa poule que ce jour-là, pendant qu'il était coincé avec ses filles, il lui envoyait des textos lui demandant de venir passer la nuit avec lui et de partir avant que les enfants ne se réveillent. J'ai pris la valise d'Isabelle dans ma main, et je l'ai laissée seule dire au revoir à ses filles. Les minutes passent. Inquiète, je suis revenue sur mes pas.

 

Lui était là, impassible, les bras croisés, appuyé sur le coin de la porte. Il regardait, détaché, la scène suivante : la mère de ses enfants, sa compagne depuis 21 ans, effondrée en larmes dans les bras de sa cadette de 9 ans en sanglotant que ''ça n'aurait pas dû se passer comme ça''. La petite fille, tétanisée, blanche comme un linge, s'accrochant à sa mère, sans dire un mot. La plus grande, pétrifiée à quelques pas de là.

 

C'est moi qui suis venue dégager doucement Isabelle des bras de sa fille. Moi qui lui ai murmuré que sa maman ne serait pas seule, que je serai là. Moi qui ai pris un stylo où j'ai noté mon numéro de téléphone pour lui dire qu'elle pouvait m'appeler n'importe quand.

 

Lui, n'a pas bougé, il attendait que ça se finisse, sans un affect, sans rien.

 

Le lendemain, à l'hôpital, une obstétricienne que je bénirai jusqu'à la fin de mes jours a eu pitié de mon amie. ''On ne va pas appeler ça un déclenchement, on va appeler ça un coup de pouce... on va voir si ça marche.'' Perfusion d’ocytocine. Le travail commence. Je retiens mon souffle. Je reste là, à tenir la main d'Isabelle. On parle un peu. On rit, aussi. Elle pleure de temps en temps. Je fais les cent pas pendant qu'elle se repose, dans le ''couloir des papas'' où je suis la seule femme et où ces messieurs me regardent, intrigués. A un moment, le sage-femme dit que cette fois, la césarienne est écartée. E. quitte le ventre de sa mère qui la sort elle-même. Elle est toute recroquevillée, elle crie, elle est contre sa mère, et soudain elle ouvre les yeux et c'est moi qui reçois en plein estomac son premier regard. Elle est magnifique. Je pense à mon mari, j'ai l'impression de comprendre ce qu'il a vécu lors de la naissance de nos enfants.

 

On me demande si je souhaite couper le cordon, je réponds que non. Cette place où je suis n'est ma place que par accident. Mais c'est moi qui emmène E. à sa première toilette. Moi qui l'habille de ses premiers vêtements. Moi qui la ramène à sa mère pour leur première tétée.

 

Moi qui avertis le père que sa troisième fille est née.

 

Après la naissance, avec les copines, nous avons continué de nous relayer autour d'Isabelle et ses filles. Et ce lien inattendu avec la petite E. s'est renforcé de jour en jour. C'est moi qui me suis levée la nuit quand elle pleurait et que sa mère était trop épuisée ; moi qui lui ai changé certaines de ses couches ; moi qui ai assisté à ses premiers repas et à ses premiers pas. Moi qui ai pris soin de sa mère avant, pendant et après sa naissance.

 

Alors dans le débat actuel sur l'homoparentalité, je pense très souvent à E. On entend souvent, chez les partisans des ''parentalités alternatives'', qu'il suffit d'aimer et d'élever un enfant pour en être le parent. Qui sont les parents de E. ? Le père biologique, qui ne vaut pas la goutte de sperme qui a servi à concevoir cette petite fille, ou ces quatre femmes – la mère et ses trois amies – qui l'ont littéralement mise au monde ? Celui qui a offert par désœuvrement son génome, ou celles qui ont séché les larmes du bébé ?

 

En tout cas, ce n'est pas moi, ni Aurélie, ni Constance.

 

Son père est un père indigne, monstrueux, égoïste, moralement inexcusable. Mais c'est lui, l'autre parent. Pas des amies de sa mère, si proche soient-elles. C'est certainement une blessure pour E., c'est peut-être une blessure pour Aurélie et Constance, et c'est évidemment une blessure pour moi. On n'assiste pas impunément à une naissance comme celle-là, sans se faire attraper le cœur et les tripes pour la vie, quelles que soient par ailleurs les barrières que l'on tente de poser mentalement.

 

C'est une blessure, parce que le réel fait souvent mal. Mais cette blessure est ô combien féconde. C'est dans la béance de cette blessure qu'est né mon lien avec E. C'est parce qu'elle n'est pas ma fille que ce que j'aurai à lui apporter tout au long de sa vie est unique. Le réel ne s'écrit pas avec un mensonge, fût-il bien plus beau que la vérité. Sinon, il vous rattrape et vous éclate à la figure.

 

En tout cas, je sais ce qu'il faut faire, le jour où le monde s'écroulera. Je l'ai déjà vécu. Je prendrai un papier sur lequel je griffonnerai mon numéro de téléphone, et je le donnerai à une petite fille pâle et muette, je me trouverai impuissante et dérisoire – et je prierai fort.

 

 

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Published by Nystagmus
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commentaires

Karine 07/06/2012 18:32


Très bel article, très émouvant. Mais pourquoi diable faire le lien avec l'homoparentalité ? Nous sommes ici, comme le dit très bien "mozart assassiné" dans une belle histoire d'amitié et d'amour
d'une famille brisée par une séparation subite et a priori injuste.


Combien de cas de mariages comptons-nous où des hommes ont épousé une femme jeune maman, ont adopté cet enfant qui n'était pas le leur, l'ont élevé comme leur enfant, et une fois le secret
dévoilé, créent un traumatisme fort, allant parfois jusqu'à des conséquences tragiques. J'ai eu malheureusement le cas autour de moi. Je suis donc d'accord que le réel ne s'écrit pas avec un
mensonge, même si c'est plus simple, même si c'est plus beau. Mais votre sujet parle de vérité et d'amour, pourquoi forcément comparer à des familles homoparentales ? Cela mérite d'être plus
large que ça ! Dommage que les cathos (et j'en suis pourtant) focalisent tant sur ces questions bioéthiques et analysent la société à travers ce prisme étroit. Je ne suis pas forcément pour le
mariage homosexuel non plus, mais je ne tiens pas à analyser une société uniquement par cet porte là.


Un article intéressant d'ailleurs : http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/06/05/le-mariage-homosexuel-libere-l-eglise_1712537_3232.html

Pierre Huet 06/06/2012 10:41


Oui, j'ai parfois honte d'être un homme, pas au sens de homo mais de vir.  J'ai plusieurs amies tristement plaquées à divers moments de leurs vies, mais le cas de votre amie serait
particulièrement horrible si ce n'était aussi la plus belle histoire d'amitié que je connaisse. Merci !

Mozart assassiné 04/06/2012 21:44


J'ai du mal à comprendre le lien avec votre billet précédent (sur une éventuelle loi sur l'homoparentalité). Au contraire j'y vois plutôt une contradiction. D'un côté vous dénoncez "la mort de la
pensée devant l'affect", et de l'autre vous écrivez un billet témoignage poignant pour dénoncer l'immoralité d'un père abandonnant sa famille.


J'apporte donc moi aussi mon petit témoignage pour, peut-être, changer d'angle d'approche.


Mon ex-femme a exercé son droit au divorce sans mon consentement, a demandé et obtenu (bien sûr) la garde de nos trois enfants ainsi qu'une pension conséquente. Je ne suis pas consulté pour les
choix de vie, éducatifs et religieux des enfants et malgré mes réclamations le juge constate que l'autorité parentale est bien partagé (puisque j'exerce mon droit de visite).


Je m'étais pourtant engagé pleinement dans mon mariage et pour ma famille.


Je m'arrête là avant de verser dans le pathos et l'affect et éviter les détails sordides qui appuierait l'indignité de mon ex-femme; revenons plutôt à la simple pensée logique et pragmatique.


Pour le droit familial d'aujourd'hui, ma parentalité se résume à ce que je paye la pension à mon ex-femme sans faire d'histoire : je me considère donc comme un "géniteur payeur".


Le mari immoral que vous décrivez, s'il paye loyalement sa pension est finalement dans la même situation que moi, selon ce même droit familial. 


D'un côté un père abandonne sa famille, de l'autre une mère exerce son bon droit au divorce, dans les deux cas, des enfants sur le carreau.


Non, ça ne devrait pas se passer comme ça, mais aucune loi passée ou à venir n'y pourra rien changer.


On n'empêchera pas les gens d'avoir l'esprit "mon nombril, mon bon droit et moi". 


La parentalité, le mérite et les quelques autres choses que vous développez dans votre billet, relève plutôt de l'amour du prochain et surtout de l'amour de "nos enfants" au sens large.


Depuis mes déboires familiaux, j'ai pris l'habitude de dire, avec un certain second degré, que les enfants poussent là où on les "plantent". A nous, dans nos familles et notre entourage immédiat
de faire en sorte que ce soit dans le meilleur terreau possible. Nous avons, et aurons à le faire, quel que soit le contexte sociétal et familial : traditionnel, mono-parental, recomposé, et
demain, peut-être, homoparental...


C'est ce que vous avez fait pour votre amie et ses enfants, c'est ce qu'a fait l'ami/frère pour la commentatrice ci-dessus (Nitt), c'est ce que nous avons tous à faire avec n'importe quel enfant
en quête de repère pour grandir et devenir un adulte, aimant et responsable.

Michel 04/06/2012 15:30

Bonjour madame, bonjour à toutes, Même si je suis ému et enthousiasmé par tout ce que vous avez vécu, partagé, réussi entre filles dans cette situation douloureuse, même si je comprends votre
réaction et les mots pour l'exprimer à propos du géniteur de la petite E, je pense que le travail n'est pas fini. Pour que puissent grandir les filles d'Isabelle, pour qu'elles puissent parvenir
malgré la profondeur des blessures à ne pas voir d'abord que des monstres dans les garçons et dans les hommes il va falloir que vous, Isabelle et vous aussi leurs amies vous parveniez au désir de
pardonner à cet homme jusqu'à ce que ce désir devienne réalité. C'est plus facile à dire qu'à pratiquer, alors je vous assure de ma prière pour appeler sur vous toutes l'infinie miséricorde de
Dieu. La conclusion de votre témoignage est admirable ("Le réel ne s'écrit pas avec un mensonge, fût-il bien plus beau que la vérité.") qui alimente et alimentera ma résistance à l'homoparentalité
sous toutes ses formes. Merci et en union de foi avec vous.

Nitt 02/06/2012 13:43


Je lis depuis longtemps, je commente pour la première fois.
Le billet précédent m'avait pris aux tripes : c'était en gros les entrailles contre la cervelle. Ces dernières me disait que l'homoparentalité, tous ces enfants avec des blessures proches des
miennes à soigner, c'est totalement révoltant et que je m'y opposerai toujours. Ma cervelle suivait ton article (je te tutoie, tu ne m'en veux pas ?) en disant que oui, après tout, hein, pourquoi
pas, ça ne fera jamais que des tas de psy plus riches, y en a marre de lutter.
Ce billet là, il me prend aux tripes aussi, mais différemment. Parce que j'ai l'impression d'être la petite E. et que grâce à toi je vois un peu comment ça a dû être à la maternité pour ceux qui
ont remplacé mon géniteur.


Maintenant je me sens autorisée à y aller de mon petit couplet personnel. Je suis arrivée par accident, un soir de fête, et mon géniteur était fiancé à une autre. Il a voulu payer mon avortement
et ma mère lui a répondu qu'elle m'aimait déjà et que c'était hors de question. Sa sœur aurait dû être ma marraine, elle ne s'est pas présentée au baptême.
Je n'ai jamais eu de père. Un grand-père formidable, des oncles plus ou moins attentifs, et surtout un ami qui est devenu le grand-frère que je désirais en croyant savoir que ce ne serait pas
possible d'en avoir un. C'est lui, après la mort de mon aïeul, qui m'a donné l'équilibre dont je manquais. Une présence masculine, cette énergie toute différente de celle des filles dont j'ai
toujours été entourée. Aujourd'hui je peux relire ma vie et y voir les manques et les débordements. Débordement d'amour et de grâce, manque de tout ce qu'un homme met dans une maison rien qu'en y
respirant.


Alors quand j'entends ou lis qu'un homme et une femme, c'est pareil, je suis extrêmement bien placée pour dire que non. Et qu'avoir double ration d'amour féminin ou double ration d'amour masculin
sans savoir d'où on vient c'est une blessure immense, même si on met des années à s'en rendre compte.


Et quand je lis l'histoire d'E. qui comme moi a mis très longtemps à naître, quand j'apprends que tant de parents démissionnent parce qu'ils ont trouvé leur "épanouissement" ailleurs, je suis
prise à la gorge, au cœur, aux tripes et je ne peux qu'admirer tout ceux qui comme toi aident ces mères et ces enfants à voir l'avenir avec un peu moins de tristesse. Et je prie pour que tous ces
enfants trouvent un appui masculin afin de grandir mieux que moi.

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