Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 septembre 2012 2 11 /09 /septembre /2012 11:01

 

I-Love-Divorce-(V)-Bodys-BebesHier, au tribunal. Le juge qui reçoit l'épouse seule, dans le cadre de l'audience de conciliation d'un divorce à l'amiable. Lit à voix haute le prénom et la date de naissance des trois enfants du couple. Bute sur la date de naissance de la dernière : 2011. Regarde, estomaqué, la mère qui fait un geste d'impuissance. Il soupire. Et dit : « C'est l'époque ».

 

L'époque est donc, sachez-le à l'abandon d'enfants. Pas un abandon à l'ancienne, où il résultait toujours d'un drame quelconque : pour avoir potassé durant des années des dossiers d'enfants nés sous X, je peux vous dire que ces abandons-là étaient le fruit de souffrances sans nom, de circonstances affreuses, de drames inimaginables. Aujourd'hui, l'abandon des enfants, bien plus massif, a une autre cause. Cela s'appelle le « développement personnel ». Et il ne survient pas par accident. Maintenant, on le programme, on va chez le psy en amont pour préparer le traumatisme. « On va se séparer, comment l'annoncer et qu'il le prenne bien ? » Magnifique.

 

Car dans notre monde où l'enfant ne doit naître que s'il est désiré, vient un temps où ce désir s'émousse. Où l'on se rend compte, les deux mains dans la troisième couche pleine de merde de la journée, que finalement le bébé qui hurle, là, collant de sueur et de morve, va nous faire encore passer une nuit pourrie. Que l'on va encore devoir téléphoner à son patron en expliquant qu'il est malade. Qu'il n'est jamais content, qu'il se fout éperdument de nos heures de sommeil, que la totalité des moments chouettes avec lui est incomparablement inférieure aux tracas et aux emmerdes qu'il nous cause. Et notre monde étant ainsi fait que lorsque le désir s'éteint, il faut se séparer, ben on se sépare. De ses enfants. Quel que soit l'âge. Et on va poursuivre sa quête de la Réalisation de Soi (qui passe, disons-le clairement, par le plus d'orgasmes possibles) ailleurs, en s'auto-persuadant que l'enfant que l'on largue en même temps que le conjoint sera d'autant plus heureux qu'on le sera nous-mêmes. C'est bien connu. Lorsque papa et maman se séparent, les enfants éperdus de reconnaissance leur sautent au cou en criant merci, des larmes de joie dans les yeux et la gratitude débordant des lèvres.

 

« C'est l'époque ». Dans mon entourage proche, quatre familles avec nourrissons brisées depuis deux ans, non parce que les parents se détestent, non parce que les parents se disputent sans cesse, non parce que l'un cogne l'autre, mais parce l'un des conjoints (presque toujours le père, désolée messieurs) s'emmerde. Et si j'en crois ce que je lis, ce que mes contacts instituteurs, orthophonistes, avocats, médecins me racontent, c'est un phénomène généralisé. C'est l'époque, oui. Notre époque est à la quête de soi qui ne passe plus guère par autrui. Une quête de gagne-petit, de Jean Moulin de supérette, qui préfère sacrifier sans hésiter l'enfant gêneur plutôt que son confort à son idéal infantile de jouissance sans frein.

 

Que va-t-elle devenir, cette génération d'enfants désirés, voulus, exigés, obtenus parfois après un parcours médical du combattant, et que l'on jette dès que l'obsolescence de ce désir arrive, comme arrive la date limite de péremption du dernier écran plat ? Que vont-ils devenir, ces « enfants du serment trahi », selon la jolie mais terrible expression de Jean-Noël Dumont ? Quelles conséquences tout au long de leur vie ? On commence tout juste à en mesurer quelques-unes. On sait qu'ils souffrent de conditions matérielles et psychologiques plus précaires. Que la réussite à l'école, la réussite de leur futur couple en est grandement affectée. D'autant que la justice cautionne ces petits arrangements entre adultes : papa se barre après la naissance du premier enfant, mais surtout, il faut que maman et bébé s'adaptent à son petit confort. On fait donc jouer la garde alternée, formidable invention qui fait que papa et maman peuvent à égalité jouer leur rôle pendant 15 jours et se désintéresser de leur progéniture durant 15 autres jours, interdisant du même coup à l'enfant de dire « chez moi », mais seulement « chez papa » ou « chez maman ». Étonnez-vous d'avoir une génération de gamins qui ne savent plus où ils habitent. Dans le meilleur des cas, la garde revient au conjoint qui subit, mais, comprenez, il ne faut surtout pas dire à l'enfant la réalité, à savoir que le parent fuyard l'a abandonné : non, il conserve ses droits parentaux au même titre que l'autre, ce qui lui permet de lui donner de grandes leçons par téléphone en sirotant sa bière quand l'autre se coltine le quotidien. Enfin, pas toujours : dans 34% des cas, l'enfant ne voit plus jamais son père après un divorce. Au moins, les choses sont claires.

 

Une question, au passage : il se passe quoi, si le conjoint quitté décide que lui/elle aussi a droit à son petit chemin de bonheur perso ? Si aucun des deux ne veut la garde ? Ils deviennent quoi les gamins ? On les fout à l'ASE ? On les euthanasie ?

 

Cela fait belle lurette que l'enfant n'est plus dans les faits un sujet. Il n'est plus qu'un objet de désir. Une dette sur pattes de voir son existence dépendre du désir tout-puissant d'adultes. Il est devenu la variable d'ajustement du bonheur d'individus incapables de concevoir le bonheur autrement qu'en termes de jouissance personnelle. Alors sachez-le avant de les faire, ces gamins : non, un enfant ce n'est pas épanouissant. Sauf fugacement à la boulangerie, quand ils disent bonjour et merci par inadvertance, et qu'on se rengorge parce que la boulangère les trouve tellement bien élevés. Être parent, ce n'est pas épanouissant. C'est répéter ad nauseam les mêmes choses tous les jours, c'est vivre dans une maison jamais vraiment rangée ni propre, et plus il y a d'enfants, plus c'est Beyrouth. C'est avoir une vie sexuelle en pointillés dans le meilleur des cas. C'est s'écrouler sur son lit à peine les enfants dans le leur, et sombrer dans le coma jusqu'à ce que la dernière décide qu'elle a fini de dormir à 2h du matin. Ça coûte un pognon fou, même quand on résiste à la DS réclamée sur un ton hystérique dès l'âge de 4 ans. C'est tout le temps malade. Quand vient l'adolescence, c'est la prescription d'antidépresseurs pour les parents quasi-assurée. Ça décolle de chez vous de plus en plus tard. Ça fait des études qui vous mettent sur la paille. Ça, c'est la réalité. Et la réalité, c'est que pour qu'ils puissent être heureux, il faut sacrifier tous nos rêves de gloire, de voyages, de vie professionnelle parce qu'on est responsables d'eux, parce qu'ils n'ont rien demandé et certainement pas à vivre, et qu'on leur DOIT le meilleur. Et lorsqu'on emprunte cette route-là, oui, à la fin, quand ils deviennent véritablement sujets de leur propre existence, on peut se dire : j'ai fait ce que j'ai pu, et que j'aie réussi ou non, il y avait de la noblesse dans mon sacrifice.

 

Par pitié, cessez de désirer des enfants. Élevez-les, plutôt. Et acceptez de passer après.

 

Ou alors, prenez un chien.

Partager cet article

Repost 0
Published by Nystagmus - dans Société
commenter cet article

commentaires

C.C. 27/11/2012 22:30


Nan! surtout pas un chien, ni un chat, ni rien qui vive (certes, c'est pas un être humain, mais, moi qui aime les bêtes, je m'insurge contre cette idée! c'est une responsabilité bien moins
grande, mais c'en est toujours une!!! faut savoir assumer un choix dans la durée!)


Un ours en peluche.


Ou un  miroir qui dit que c'est toi la plus belle (ou le plus beau, selon...) bref, qui qui entrave la prétendue liberté (tu parles! les caprices, en fait!) d'un petit ego
narcissique.

Pellizzari Roberto 27/10/2012 00:53


Merci pour cet article qui est très juste.


Nous sommes dans une société qui developpe le chacun pour Soi et Dieu....

Logopathe 12/10/2012 23:48


En gros, si je comprends bien certains commentaires, quand les hommes partent, c'est pas lâcheté, et quand ils restent aussi.

Gwenaëlle 26/09/2012 09:46


Je n'ai qu'un mot à vous dire: merci!


pour ce moment de (dure) réalité, de vérité (crue) et de (franche) rigolade!   Mon quotidien me prouve que beaucoup d'entre nous, parents, ensemble ou séparés, ne réalisent pas la
lourde responsabilité de ce drôle de métier, plein de joies certes, mais plein de fatigue et de renoncement...


A très bientôt pour le debrief, chère madame!

Nystagmus 26/09/2012 09:50



Merci chère madame! ;)



Natalizumab 24/09/2012 12:40


"c'est l'époque"... Et tout est censé être dit...


Merci pour cet article.


J'ai écrit ici une petite réflexion sur l'Eglise Catholique, si ça vous intéresse :



http://natalizumab.jimdo.com/



Bonne fin de journée !

Présentation

  • : Nystagmus
  • Nystagmus
  • : L'oeil d'une journaliste catholique dans le tourbillon de l'actu
  • Contact

En 140 signes

Recherche