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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 16:18

1849_-_Karikatur_Die_unartigen_Kinder.jpgLes chiffres sont venus, enfin. Le mastodonte ecclésial a accouché, lundi, de cette statistique : les faits reprochés et avérés en terme de pédophilie à des religieux catholiques en Autriche est de 17 cas pour un total de 127 affaires dans tous les milieux.

Cette information a été reprise dans la presse française sous des titres divers. Le Nouvelobs.com : « Abus sexuels, l’Eglise se défend difficilement », Le Monde utilise des guillemets, La Croix quant à elle publie l’intégralité de la note du père Lombardi, le directeur de la salle de presse du Vatican. Et puis… Et puis c’est tout. En revanche, vos journaux de ces deux derniers jours se gobergent des déclarations de la ministre de la Justice allemande, qui accuse l’Eglise d’étouffer les scandales, ce qui prouve qu’elle aussi a préféré lire Hans Küng que De delictis gravioribus.

Et la valse des calomnies continue. RTL : Abus sexuels, le frère du pape ne SERAIT pas impliqué (on sent là le regret profond de l’auteur de la dépêche) ; on le sait, Georg Ratzinger n’est pas considéré comme suspect par la justice allemande ; mais comme on ne sait jamais, avec les curés, etc., etc.

Au-delà du problème des journalistes cathophobes qui jubilent devant ces affaires (allez faire un tour sur la timeline de Xavier Ternisien, ancien responsable de la rubrique Religions au Monde, sur Twitter, qui balance des blagues dégueulasses avec délectation), et que j'avais déjà relevé pour Sacristains.fr, il y a un vrai problème collectif.  Il faut croire que nous sommes tous amnésiques. Que l’effet sidérant des scandales de pédophilie dans l’Eglise nous fait perdre la mémoire. Qu’aucun d’entre nous n’a lu Charles Dickens, ni entendu parler des méthodes éducatives anglo-saxonnes, ni de la « pédagogie noire » du triste Dr. Schreber. Or, les affaires de pédophilie dans l’Eglise questionnent à mon sens bien plus la façon dont l’enfant est perçu dans nos sociétés que le célibat des prêtres, cette vieille rengaine qu’on nous ressert chaque fois qu’une affaire éclot.

 

Or, et la réaction de la ministre allemande est à ce sujet exemplaire, l’Eglise est devenue un défouloir collectif. Nos sociétés laïcistes, terrorisées à l’idée de se regarder dans le miroir peu flatteur des siècles passés, ont chargé le bouc-Eglise de tous leurs travers et de toutes leurs démissions. Et le danger est grand, qu’en nous focalisant sur les péchés de l’Eglise, nous soyons tentés de refuser de regarder les nôtres. L’affaire des disparues de l’Yonne devrait pourtant nous amener à plus de prudence.

Si vous le voulez bien, laissons là les polémiques et regardons-y d’un peu plus près.

Les faits reprochés à des clercs sont, dans une très grande majorité, prescrits car ils ont eu lieu dans les années 40 à 80. C’est le cas aux Pays-bas, c’est le cas en Allemagne, c’est le cas en Suisse, c’est le cas en Autriche, et pour une part non négligeable c’est vrai en Irlande, où nous reviendrons plus tard. Cela ne rend pas ces crimes moins abominables ; il faut cependant, sous peine de passer à côté de l’affaire, regarder plus large. En effet, plusieurs questions se posent :

-       Si le catholicisme est pédophilogène, pourquoi au Maroc par exemple, les tribunaux jugent-ils chaque année en moyenne 1000 affaires de pédophilie ?, soit 17,1% des affaires de violences sur enfants ?

 

-       Y a-t-il des scandales comparables durant ces années-là dans des institutions non religieuses ?

 

Pour répondre, regardons comment la société occidentale considérait les enfants ces dernières décennies. En 1898, l’ouvrage de référence du Dr Thoinot, Attentats aux mœurs et perversions du sens génital, explique que le viol n’existe pas en-dessous de 6 ans et qu’il est rarissime en-dessous de 10 ans. En 1904, le Parlement fait voter une loi concernant « l’éducation des enfants difficiles et vicieux de l’Assistance publique ». Les faits divers d’abus sur mineurs relevés dans la presse du 20e siècle ne concernent, jusqu’aux années 70 environ, que des filles, jamais des garçons, et le plus souvent c’est le meurtre de la victime qui sert de prétexte à l’article (voir les Cahiers du Journalisme, n°17, été 2007). Pourquoi ? Parce que ça n’intéressait personne. Et il faut attendre 1960 pour qu’un radiologue américain dénonce la maltraitance des enfants en élaborant le tableau clinique de ce qui est communément appelé syndrome de Silvermann.

Entre 1930 et 1970, des centaines de milliers d’enfants, d’origine britannique ou aborigène, ont été  victimes de 6a0120a5a88f9d970b012875aa8ac9970c.pngviolences et de viols dans les foyers publics australiens. Dans les années 1963 à 1982, en France, des centaines d’enfants de l’Assistance publique ont été déportés en métropole par la DDASS de La Réunion, dans le cadre d’un programme « social » porté par Michel Debré, le père de notre Constitution. Ils y ont vécu l’enfer. Et leur recours en justice a été rejeté pour cause de prescription. Pas un de nos braves politiques n'a proposé alors que l'on étende ce délai de prescription.

Entre 1940 et les années soixante, des milliers d’enfants ont été déclarés faussement « malades mentaux » au Québec, arrachés à leurs familles et confiés à des institutions psychiatriques, dont des institutions catholiques. Ces « orphelins de Duplessis » ont subi des horreurs, certains témoignages arguant d’expérimentations médicales.

Et je ne cite pas tout, il y en aurait pour des pages et des pages.

Faut-il rappeler que la Déclaration des droits de l’enfant date de 1989 ? Faut-il rappeler la complaisance extrême de la société française envers la pédophilie, jusque dans les années 1980 ?

L’enfant n’est une personne que depuis fort peu. Il est des sociétés, dans le monde (et revoilà l’exemple marocain) où il n’est toujours pas une personne. L’Eglise catholique était de son temps. C’est dramatique, mais elle est loin d’être seule en cause. Et je salue la volonté de Benoît XVI de faire la lumière sur ces agissements. Et j’attends que la France ait le même courage, et reconnaisse la maltraitance institutionnalisée des pupilles réunionnais.

 

Le cas Irlandais, comme je le soulignais, semble avoir des particularités supplémentaires.Cette permissivité généralisée a de plus bénéficié du fait que les congrégations religieuses en cause fonctionnaient en vase clos. Dans un pays où l’instruction publique avait mis le paquet sur l’école primaire, laissant le secondaire et l’universitaire en jachère, les congrégations qui se sont créées là-bas (Sœurs puis Frères de la présentation, Frères chrétiens) fonctionnaient en autarcie totale. Le premier lien structurel entre les écoles congréganistes et autorités diocésaines ne fut créé qu’en 1965 par une Commission épiscopale de l’enseignement secondaire. Et l’on sait le danger que représente une institution, laïque ou ecclésiale, qui n’a de comptes à rendre à personne.

Comment expliquer, dès lors, que l’Eglise se retrouve seule au ban des accusés ? Sans doute d’abord parce qu’il y a, dans le crime pédophile de la part d’un prêtre, quelque chose de moralement particulièrement odieux. Egalement parce que « la déflagration est à la mesure du refoulement », comme le souligne un psychiatre. Mais aussi parce que nous sommes coincés. Nous avons collectivement pris conscience que l’enfant est une personne avec des droits. Et nous ne cessons de jeter cet enfant en pâture sexuelle (on voit aujourd’hui des gamins de 12 ans porter le baggy à mi-fesses, exposant ainsi leur intimité sans en avoir conscience à des adultes qui eux, en ont conscience). Pris entre notre soif de libéralité sexuelle et l’horreur que nous inspirent ces crimes, nous nous fixons sur la figure du prêtre pédophile, qui dans le même temps fait vœu de chasteté (quelle horreur) et viole les petits enfants (quelle horreur bis).

C’est dommage. Pendant que nous concentrons notre haine sur eux, personne ne réfléchit. Et les affaires de pédophilie ne cessent pas.

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Published by Nystagmus - dans Catholicisme
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commentaires

Titi 14/03/2010 08:41


Merci pour cette démonstration magistrale: je vais en parler autour de moi!


pourquoisecompliquerlavie 14/03/2010 07:43


Et aussi, ça sert à des flemmardes comme moi. Je n'ai pas fait ce travail. J'ai lu le vôtre et du coup je peux corriger, autrement qu'avec ma seule conviction les réflexions de certains autour de
moi. CV'est dans le même esprit que j'ai résumé l'hisoire du climat des derniers siècles. Les blogs sont essentiellement des tribunes d'opinion mais ils doivent parfois, aussi être source
d'informations.


pouquoisecompliquerlavie 13/03/2010 22:08


Bravo.

C'est du vrai travail de vrai journalisme. Vous arriverez peut-être à me réconcilier avec cette profession qui compte beaucoup de malfaisants, par paresse ou militantisme, mais de toute façon
dangereux.

Alors encore une fois, bravo.

Et félicitation pour votre courage de tâcheronne : réunir ces faits est fondamental, plus encore que d'entretenir la polémique anti catho de base.

Merci donc à vous.


Nystagmus 14/03/2010 06:48


Merci ;)
Ca me va droit au coeur, d'autant que parfois, on se dit à quoi bon? Ces gens-là ne changeront pas... Mais bon, peut-être que parmi ceux qui les lisent, un ou deux tombera sur mon blog, et
réfléchira à partir des faits...
L'anti-christianisme en soi ne me gêne pas. On a parfaitement le droit de penser que le message chrétien n'est pas ce qui convient à l'humanité. Mais au moins, qu'on le pense sur des bases justes.
Pas sur des calomnies.


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