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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 08:04

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Ma chère tante,

L’idée de cette lettre m’est venue en lisant cette réaction aussi outrée qu’outrancière sur le billet de mon ami Chafouin chez les Sacristains. Et comme le prologue du dernier  livre de Jean-Pierre Denis m’a beaucoup amusée(tu peux le lire ici), j’en ai pastiché le titre

Je t’ai croisée aux Etats généraux du christianisme. Tu étais venue assister au débat (d’excellente qualité par ailleurs) entre Xavier Lacroix et Pascal Bruckner sur le couple. Avec un groupe d’amis, tu observais l’assemblée nombreuse et, remarquant la majorité de têtes grisonnantes, blanches ou teintes, tu demandais, mi-gouailleuse mi-intriguée, à ton voisin : « C’est bien beau, mais ils sont où, les jeunes ? »

Je te rassure : s’ils n’étaient pas là les jeudi et vendredi, ils vinrent le samedi, et lors de la Nuit du christianisme ils étaient nombreux. Mais c’est une réflexion que tu t’es probablement déjà faite dans ta paroisse, comme je me la suis faite dans la mienne, pourtant fort pourvue en jeunes familles nombreuses et idéalement placée à côté d’une immense résidence universitaire : le jour où les têtes chenues auront disparu, combien serons-nous autour de l’autel ?

« Ils sont où, les jeunes ? » Il n’y a pas que dans l’Eglise, finalement, qu’on entend cette même question, sur ce même mode mi-paternaliste mi-inquiet. Syndicats, associations, partis politiques, même les francs-maçons, à ce que j’entends dire, sont à la recherche de sang neuf. Mais le fait que la tendance soit très probablement générale n’enlève rien à la question que toi et moi nous posons : où est-elle, l’Eglise de demain ?

Pour tenter de répondre à cette question, il me faut partir de ton enfance à toi.

Vois-tu ma tante, quand je rentre dans un confessionnal, je ne me revois pas enfant, âgée de six ou sept ans, à ma séance d’examen de conscience hebdomadaire et obligatoire, ma liste de péchés plus ou moins cochée sous le bras et la mort dans l’âme. Je n’ai pas vécu tes traumatismes, et je vois un lieu et un rite dont j’ai découvert il n’y a pas si longtemps qu’ils pouvaient encore servir malgré leur relégation dans le fond poussiéreux de la sacristie et durant les grandes fêtes.

Toi, dans les grandes bâtisses de bois et de béton que tu as investies avec ferveur, tu as banni les bancs à prie-Dieu, frissonnant encore des cals aux genoux hérités de l’école des Ursulines . Moi qui aimerais bien m’agenouiller durant la consécration, à la messe, il me faut le faire sur ces fameuses dalles de ciment incrustées de galets chères aux imitateurs de Le Corbusier, mosaïques modernes que je ne comprends pas.

Toi, quand tu entends un chant en latin, tu revis intensément le long ennui de tes dimanches arides, à devoir rester immobile et affamée durant plus d’une heure à écouter un prêtre en chasuble marmonner en te tournant le dos. Moi, quand j’entends certains chants de l’école Gianadda/Akepsimas, je revois les interminables soirées bol-de-riz de carême où l’on m’expliquait que ne pas finir mon assiette serait probablement la cause de la prochaine famine au Sahel.

Toi que ton enfance corsetée a marquée à jamais de la culpabilité liée au plaisir, tu cherches avec frénésie dans le bouddhisme zen et le hata-yoga – issus de cultures pauvres, donc forcément authentiques - de quoi prier avec ton corps. Moi, je découvre avec le sentiment d’avoir été flouée de mon héritage l’intensité toute physique du plain-chant.

En même temps, je te dois beaucoup, ma tante. Grâce à toi, j’ai acquis un solide sens de la fraternité humaine, et encore aujourd’hui cela me nourrit. J’aurais juste voulu entendre parler un peu plus de Dieu avant d’apprendre à Le voir dans mon prochain. Je ne renie pas mon héritage, je réclame juste un droit d’inventaire légitime.

Et je suis un peu étonnée. Toi qui as révolutionné l’éducation afin que mon esprit critique en devienne le centre, toi qui me demandais de penser par moi-même, toi qui as passé ta vie à combattre toute pensée unique ou vécue comme telle, tu t’insurges de ce que je veuille faire le tri dans ce que tu me laisseras. Mais tu sais, ma tante, entonner  « Je crois en Dieu qui chante et qui fait chanter la vie », ça te parlait à toi dont les lendemains seraient forcément à l’unisson. Peut-être ma fille redécouvrira-t-elle avec ravissement la spiritualité que recouvrent ces vers ; moi, à l’heure de la grande crise, de la fin des idéologies et de l’esclavage généralisé à Mammon, j’ai juste envie de dire gravement « Credo in unum Deum ».

Je n’y peux rien, j’ai au moins autant besoin de verticalité que d’horizontalité. De m’agenouiller en recevant la communion que de prendre la main de l’inconnu à côté de moi durant le Notre père

Et ce qui m’agace un tout petit peu, ma chère tante que j’aime, ce qui me chagrine et pour tout dire me préoccupe, c’est que j’ai la nette impression que cela t’est insupportable. Tu constates que l’église de la paroisse est vide de cheveux non gris, mais plutôt que de proposer aux jeunes une nuit d’adoration continue, un kyrie sans djembé ou pourquoi pas un car pour le pélé de Chartres, tu regardes avec un demi-sourire la fraternité Saint Pierre ou la communauté du Verbe de Vie recruter à tour de bras, en disant : « y’en a beaucoup qui entrent, mais beaucoup en sortiront… » Peut-être, je n’en sais rien. Mais si certains quittent ces tribus-là, je ne suis pas sûre que ce soit pour rejoindre ta paroisse, ma tante. Et je te ferai grâce de l’hémorragie de prêtres défroqués dans les années 70-80.

Puisque nous en sommes à nous parler franchement, veux-tu que je te dise ? Tes combats ne sont pas les miens. Tu reçois le bulletin de la Conférence des baptisé-e-s de France ? Moi je me demande ce qui fonde cette association, par ailleurs composée de gens estimables, à parler en mon nom. Parce que je ne comprends même pas leurs revendications. Le mariage des prêtres, le ministère des femmes ? Je ne vois même pas pourquoi il faudrait que je me positionne tant je trouve que le débat n’est pas là. Mais c’est un syndrome de ta génération, ma tante : à force de ne pas vouloir passer, à force de vouloir absolument régler l’ordre et la teneur des débats que l’on peut ou pas avoir, toi qui as décrété que tu serais jeune jusqu’à ta mort, tu verrouilles ce que tu rêves être l’Eglise de demain. Je voudrais que l’Eglise nous donne un grand texte magistériel sur l’Islam? Tu décrètes que l’urgence, c’est d’ordonner les hommes mariés. Je demande à parler liturgie? Tu as décidé que le débat, c’est savoir si Mgr Vingt-Trois est mysogyne, pour une boutade qui franchement ne m’a même pas écorché le lobe de l’oreille.

L’Eglise de demain, elle est bel et bien déjà là. Mais elle n’est pas le grand soir catho que tu attendais. Elle veut du sacré, de la transcendance, parce qu’elle a un vécu différent du tien. Tu peux la traiter de réac, voire de facho – ça s’est vu – mais il serait dommage que, parce que la liturgie m’importe, tu dresses un mur d’incompréhension de plus entre nous. Au ciel, François d’Assise fraternise avec Louis-Marie Grignon de Montfort, Frédéric Ozanam avec Bernadette Soubirous ; l’option préférentielle pour les pauvres a de beaux canonisés, mais la récitation du chapelet aussi ;  on devrait pouvoir, toi et moi, cohabiter, et pourquoi pas prier ensemble.

Je te fais de gros bisous, ma tante. A très vite.

 

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Published by Nystagmus - dans Catholicisme
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commentaires

Pauline 11/04/2011 03:08



Je suis parfaitement d'accord et vous avez réussi à mettre des mots sur mes sentiments, sentiments de mal-aise voir d'indignation quand je voyais des chrétiens profaner le Sacré sous prétexte
qu'il faut savoir vivre dans son époque, et que c'est quand même bien plus facile de dire, " je vais à la messe de temps en temps pour faire plaisir à mes parents" plutôt que de dire:"j'ai besoin
d'aller à la messe régulièrement et en plus c'est en latin".


Bon, j'ai un peu (trop) de mal avec les nuances et en général je m'emporte trop vite, merci de me donner les arguments et de me prouver également que l'on peut discuter en plaisantant.


 



Nystagmus 15/04/2011 07:24



Merci ;)


Pour faire bonne mesure, je vous recommande cet excellent billet du père David Lerouge qui tempère mon
propos:http://davidlerouge.fr/index.php?post%2F2011%2F04%2F14%2Fpas_de_bisousbisous_pendant_la_messe_du_soir



Alexandre de Saint Phalle 03/11/2010 19:34



Bravo !! D'accord à 100 % !


Mais ce n'est pas seulement à votre tante qu'il faut le dire, mais à tous les cadres de l'Eglise de France, prêtres et évêques, qui queles que soient leurs opinions sont sur le mode "Si vous
n'êtes pas d'accord avec moi, vous n'avez qu'à pas venir ..."


CONTINUEZ !!!!!!!!



Louis Charles 17/10/2010 16:07



Excellente explication de clivages et de crispations typiquement liées à une différence de génération: c'est à la fois bien vu, drôle et respectueux des personnes. Je n'avais jamais lu quelque
chose d'aussi juste et qui permette de mettre des mots sur des maux dont les catholiques de France souffrent souvent sans pouvoir les nommer. Félicitations et embrassez bien votre tante pour moi
(sans ironie je précise).



Simon-Pierre 12/10/2010 16:56



Lettre à mon
père
Maintenant que tout
le monde s’écrit dans la famille, j’aimerais bien te dire aussi deux ou trois choses en face...
Tu es
encore parti à l’une de tes réunions oecuméniques. Et moi je suis passé chez toi pour te voir. Chou blanc. Depuis ton divorce d’avec maman, on se voit moins, beaucoup moins. Tu fuis dans tes
réunions. Je comprends... Heureusement que tu as “tes” protestants. “Ma bouffée d’oxygène”, dis tu... C’est vrai que tu ne supportes plus trop les cathos de la paroisse, tous “bien comme il faut”
et CSP +++. Tu me dis toujours que c’est passionnant de lire ensemble la Bible, “entre chrétiens de tous horizons”... Tu reviens toujours emballé. Enfin, tu m’as l’air surtout fasciné par la
femme pasteur. Tu n’as pas aimé l’autre jour quand j’ai levé les yeux au ciel alors que tu me racontais combien son explication “géniale” de la parabole du semeur t’avait bluffé. Car tu avais
ajouté : “Ces protestants sont tellement plus forts que nous en Bible”. Oui, tu dis ça à chaque fois, et franchement ça m’énerve. Parce qu’au fond, tu as raison. Mais qu’est-ce qui nous empêche
de faire aussi bien, nous, les cathos ? De nous plonger dans les textes, d’apprendre le grec et l’hébreu comme Marina, ta pasteur chérie. D’y passer nos nuits, nos journées, nos vacances. Rien,
seulement la paresse et le manque de confiance en nous. C’est sûr que Marina est plus sexy que le Père Raymond, qui a deux fois son âge...

Tu dis
que ce que tu aimes dans l’oecuménisme, c’est la fraternité. C’est sûr, je m’incline quand tu me racontes “ta” guerre. Tu avais à peine du poil au menton. C’était pendant ou après le Concile, tu
ne sais plus très bien la date. Les larmes te montent dans les yeux quand tu racontes votre premier Notre Père en français, prié au temple de Levallois entre catholiques et protestants,
ou quand tu te souviens de tes discussions sans fin avec le pasteur Lacheret. C’est vrai que quelques années à peine avant le Concile, les curés de ton école privée vous mettaient en garde contre
les hérétiques. Alors, je comprends, quand vous avez pu découvrir que les protestants étaient aussi des êtres humains, et pas des monstres, et même de vrais chrétiens cela a dû vous faire un
sacré effet. Allez, vrai, rien que d’y penser, j’ai aussi une larme à l’oeil, une vraie de vraie.

Tu dis
que ce que tu aimes dans l’oecuménisme, c’est cette rencontre entre les chrétiens “différents et ouverts”. Mais, je vais être très franc, cela me fait un peu marrer, ton truc “d’altérité” -
encore un de tes mots fétiches... D’une part, parce que je les connais, tes potes branchés sur l’oecuménisme : ils te ressemblent tous, ont le même âge que toi, pensent comme toi sur l’essentiel.
Et parmi eux, les cathos sont effectivement ceux qui se revendiquent comme les plus ouverts, mais à condition de ne pas leur parler du chapelet ou de l’adoration du Saint Sacrement, ou de leur
avouer qu’on aime le pape... Là, ils voient rouge et ils nous expliquent que c’est de la superstition et de l’idolâtrie, et (pour le pape) le culte de la personnalité. J’en viens à me demander si
les cathos, comme toi, qui font de l’oecuménisme un hobby ne sont pas plus protestants que les protestants. (A moins qu’ils ne soient des catholiques défroqués ? Pardon... c’est
lâché!)

D’ailleurs, tu m’as
franchement énervé l’autre soir, quand suis resté pour prendre l’apéro avec Marina et son mari. Verre en main, tu as passé ton temps à t’excuser d’être catho, à fustiger l’Eglise qui - je te cite
- “ne cesse de revenir en arrière sur les acquis de Vatican II”. Avec ton couplet sur les jeunes identitaires qui font l’adoration ou qui passent leur été à Paray le Monial. (ça c’est pour ma
pomme ... ) Avec ta fascination pour l’Eglise réformée “qui ne condamne pas les divorcés remariés, ordonne des femmes et des hommes mariés”. Alors là, je dis stop.

D’abord
les réformés n’ordonnent plus leurs ministres du culte. Depuis les années 70 et leur grand vent de libération, ils ne pratiquent plus l’ordination (trop clérical, trop catho), ils se contentent
de la “reconnaissance de ministère”. C’est Marina qui m’a expliqué ça quand tu es partie à la cave chercher une autre bouteille. Donc, comparer ce qui n’est pas vraiment comparable, c’est peu
utile. Mais il est vrai que tu m’as un jour volé dans les plumes quand je t’ai dit que, pour moi, le prêtre agit en tant que le Christ, surtout lorsqu’il entend mes péchés ou qu’il célèbre la
messe. Tu m’as dit que de toute manière, tu ne te confessais plus, car tu n’y croyais plus “à ces curés qui se prennent pour Dieu”. Tu ne serais pas déjà protestant, non ?

Quand à
ta litanie sur l’Eglise “qui revient en arrière”, j’avoue que j’ai de la peine à te suivre. Ce n’est pas parce que des jeunes comme moi aiment adorer Jésus dans l’hostie, qu’ils aiment de temps
en temps aller à la messe tridentine, que cela les empêchent pour autant de ne pas aimer Glorious ou le festival Anuncio, et la messe en français parce qu’au moins on y pige quelque chose.... En
fait, tu en veux surtout au Vatican, à cette "caste dirigeante". Moi, j’ai plutôt l’impression que le Vatican n’a pas vraiment changé de position sur l’essentiel. Par contre, quand j’apprends que
l’Eglise de ta chère Marina a décidé en 2001 de donner la communion à des gens non baptisés, je me demande si ce ne sont pas les Réformés qui vont un peu trop vite en besogne... Je ne te ferai
donc pas grâce de certaines audaces récentes. Par exemple, je pense à l’évêque luthérienne de Stockholm, une sympathique dame qui vit en couple avec une femme pasteure non moins sympathique, avec
qui elle élève leur enfant de 3 ans... Un peu radical, non? Bon prince, le pape n’en a pas fait une jaunisse. Alors que dès que le Vatican dit quelque chose de travers, il y a toujours un pasteur
pour faire l’intéressant...

A force
d’être ouvert, inclusif, compréhensif, comme on aime faire chez Marina et ses amis, on finit par faire n’importe quoi. Par exemple, à donner la communion à un chien, comme on l’a vu cet été au
Canada. Sans doute, la femme prêtre anglicane qui a fait cela s’est dit qu’elle ne pouvait refuser cela à la paroissienne qui tenait le chien dans ses bras.  A force de vouloir être gentil
avec tout le monde, tes protestants finissent par morceler leurs Eglises en une multitude



Guillaume de Prémare 06/10/2010 13:32




Salut Natalia,


J'ai découvert hier ton incroyable billet : un bien beau pamphlet humoristique ! J'espère que ta tante s'en remettra, je pense que oui car elle est très sympa. C'est vrai que les générations
évoluent dans un sens très inattendu (c'était totalement imprévisible) et que nos aînés se demandant parfois s'ils n'ont pas la berlue. Et les choses s'accélèrent encore à la
génération suivante : quand je vois ce que des jeunettes de 18-22 ans cheftaines guides concoctent comme programme spi pour des gamines de 12-16 ans ! Là c'est moi qui ai la berlue ! Et ça
me donne un sacré "coup de pied aux fesses" ! Vraiment, on doit prendre ces jeunes au sérieux, cette génération est incroyable. Tout ça pour dire que les incompréhensions avec ta tante ne
doivent pas nous faire perdre de vue quelque chose de très positif : la génération qui grandit aujourd'hui est capable de rechristianiser le vieux continent enfoncé dans son consumérisme.
Ta tante a probablement toutes les raisons de se réjouir.


Et c'est vrai que pour ces jeunes, le mariage des prêtres et l'ordination des femmes, ça leur passe 10 000 au-dessus : "Qu'a dit le pape sur l'ordination des femmes ? Ah il a dit ça, bon ben
c'est le pape, c'est lui qui sait ces choses là", et on remonte illico dans sa chambre préparer le raid explo sur les pas de saint Martin. Tableau idyllique ? Un peu lyrique, peut-être, mais je
ne parle pas dans le vide : mes grandes filles ont 19 et 18 ans et si elles vont toujours à la messe et à confesse aujourd'hui, elles le doivent à d'autres gamines de quelques années de plus et
un aumônier scout qui les a prises au sérieux. Moi, je n'ai plus qu'à m'incliner : "chapeau bas mesdemoiselles".


Amitiés,


Guillaume




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