L'oeil d'une journaliste catholique dans le tourbillon de l'actu
Il est rassurant de constater qu’à l’heure où la publicité nous inonde de messages parfois franchement limites, à l’heure où le Bureau de vérification de la Publicité n’interdit les messages publicitaires dégradants que lorsqu’il lui faut manifester qu’il existe toujours, il existe des patrons de presse responsables, prêts à braver l’opinion publique et la pensée unique, à faire fi des conséquences financières pour leur journal afin de défendre leurs lecteurs contre l’offensive antilaïque des forces de l’Empire du Mal de l’Eglise catholique.
C’est en effet un coup de chapeau bien bas que Nystagmus tire aujourd’hui à 20 minutes, édition de Lyon. L’histoire tient en quelques lignes : grâce à un généreux mécène, 4 pages de publicité avaient été achetées par le diocèse de Lyon dans l’édition de ce 8 décembre. 4 pages que vous ne verrez pas dans le journal de ce matin, puisqu’au dernier moment, à 20h30 hier soir, la direction de 20 Minutes a décidé de les annuler purement et simplement.
Vous le savez ou pas, le 8 décembre dans le calendrier romain marque la fête de l’Immaculée Conception. Et à Lyon, cette fête est tout à fait particulière : depuis un siècle et demi, les Lyonnais ont pris l’habitude de mettre ce soir-là à leurs fenêtres de petites bougies afin de marquer leur reconnaissance à Marie, qui les aurait protégés du choléra. La tradition a perduré jusqu’à nos jours, et a même été récupérée de façon plus ou moins réussie selon les années par la mairie de la ville, qui en a fait un événement d’envergure internationale, en invitant des artistes du monde entier à illuminer les façades des bâtiments de la ville.
Autre particularité lyonnaise, l’Eglise y a comme dans nulle autre ville française un poids encore important. Par exemple, le maire (pourtant franc-maçon) et tous les élus, quelle que soit leur étiquette politique , assistent chaque année à une autre tradition locale, le renouvellement du Vœu des Echevins. Lyon, en tant que capitale française du catholicisme (son évêque est le primat des Gaules) reste une véritable citadelle du catholicisme, et peu d’élus peuvent se passer du réservoir de voix que constituent les cathos, laïcs, clercs et congrégations qui vivent ici. La laïcité y est donc appliquée d’une façon beaucoup plus apaisée qu’ailleurs, et cela ne profite pas qu’aux seuls catholiques.
Mais de tout cela, 20 Minutes n’en a cure. L’édition lyonnaise du titre gratuit a donc accepté l’argent du diocèse et les pages de publicité, avec on l’imagine une certaine reconnaissance, vu la situation financière du journal. Et puis, tout à coup, patatras ! Un pointilleux laïciste de la régie publicitaire, estimant sans doute que son canard gratuit avait délégation de service public, a remarqué – tenez-vous bien et éloignez les enfants s’il vous plaît- que dans ces pages de publicité il y avait... une prière. Oui, vous avez bien lu. Ces salauds de cathos ont osé. Dans un journal sérieux, essayer de mettre un douce un Je vous salue Marie. Ils ont failli y arriver.
Conscients plus encore que s’il avait été croyant du pouvoir démesuré du Je vous salue Marie, notre courageux laïciste a donc décroché son téléphone, et téléphoné au diocèse de Lyon, en leur expliquant que hein, bon, à 20 minutes on respecte et tout et tout, mais heu, comment dire, si vous pouviez juste enlever ce truc, là, qui fait peur au milieu, quand même, ce serait cool. Le diocèse a répondu qu’il refusait de renoncer à Marie. 20 minutes a donc renoncé à diffuser la publicité incriminée.
Que l’on soit bien d’accord : 20 Minutes est un journal privé, qui fait ce qu’il veut et accepte ou refuse l’argent des annonceurs comme il l’entend. Mais cette panique à 20h30 hier soir, alors que les 4 pages avaient été livrées la semaine d'avant, est ridicule, et les explications embrouillées du journal seraient comiques si elles n’étaient si tristes : selon nos informations en effet, les responsables se sont barricadés derrière une ligne de conduite éthique selon laquelle « la régie ne prend aucune publicité ni politique, ni religieuse ». On a des principes moraux à 20 minutes. Le cul, oui, le culte, non. Il faut croire que les pubs pour la viande hallal n’entrent donc pas dans le cadre de cette éthique… ni même la dernière campagne pour le denier de l’Eglise, pourtant acceptée sans problème par le même journal. On chuchote même selon de bonnes sources que la décision finale a dû être prise au plus haut niveau du quotidien, à Paris.
L’incident, me direz-vous, n’a pas grande importance. Il montre juste deux choses :
1/ La laïcité à la française se durcit, et cette histoire n’est qu’un épisode de plus dans une montée de ce qu’il faut bien appeler au minimum l’incompréhension totale du fait religieux, au maximum l’intolérance à ce même fait.
2/ La prière, c’est tellement fort, tellement puissant que même ceux qui n’y croient pas la redoutent. Quand Mamon recule devant Marie, j’y vois un hommage de la plus belle espèce à la grandeur de la prière. Merci 20 Minutes.