L'oeil d'une journaliste catholique dans le tourbillon de l'actu
(Où il est fait suite au billet précédent, donc).
Nous touchons là, de fait, au cœur de l'arnaque. A la confusion entre liberté et droit. Confusion savamment entretenue, et pour cause, par les défenseurs de l'euthanasie. L'être humain, quels que soient son âge, sa situation économique, sanitaire, psychologique, a-t-il la liberté de mettre fin à ses jours ? Oui. Absolument. Depuis 1810, notre code pénal ne prévoit aucun châtiment pour celui qui attente à sa propre vie, pour peu qu'il n'ait pas mis en danger celle d'autrui en même temps.
Mourir, faut-il le rappeler, n'est pas un droit dont certains seraient privés. On n'a pas eu vent de manifs d'immortels réclamant, Duncan McLeod à leur tête, le droit de mourir. Mourir avant l'heure, en revanche, est une liberté dont certains usent – au grand dam, d'ailleurs, de la société lorsqu'il s'agit de jeunes. Mais voilà, l'homme moderne veut mourir dans la dignité, et il en fait un droit. A l'autre bout de la planète, une certaine Mère Teresa se battit pour quelque chose comme cela : le droit de mourir, même indigent, dans des draps propres, en tenant la main d'une religieuse, en sachant qu'on serait pleuré au moins par elle, et que sa dépouille serait traitée avec respect. Transposé chez nous, ce droit à mourir dans la dignité est devenu le droit de voir une commission médicale croiser différents facteurs, de votre état de conscience à votre état physiologique, en passant par le coût pour votre famille et la société, avant d'appuyer sur le piston d'une seringue létale.
Ouah, trop top, ce nouveau droit. Ça, c'est de la dignité ou je ne m'y connais pas.
Car le deuxième volet de l'arnaque, c'est que si ma liberté fondamentale de mettre fin à mes jours est concédée à un tiers, ce n'est plus un suicide. Ça s'appelle alors un homicide, et la question de mon consentement n'y change rien. Ma liberté devient alors mon droit de me faire tuer. Beau progrès, vraiment.
On m'objectera, comme cette autre commentatrice : « on vous opposera toujours ici cet argument de la liberté: le condamné à mort est exécuté sans l'avoir voulu, quelqu'un qui réclame l'euthanasie pour lui-même exerce sa liberté. Alors nous sommes d'accord , "la liberté, pour quoi faire?", seulement je me permets de vous faire entendre cette réponse que j'entends si souvent. Qu'on pourra aussi vous formuler ainsi: "D'accord c'est terrible de débrancher mémé si elle n'a rien décidé, mais... si mémé veut?"
Hé bien, Mémé a le droit de vouloir mourir. Elle a le droit de penser que sa vie ne vaut plus la peine d'être vécue. Mais elle n'a pas le droit de me contraindre à penser comme elle. Et surtout, elle n'a pas le droit de demander à qui que ce soit de porter la responsabilité de son choix de mourir à sa place. Elle n'a pas le droit d'avoir un droit au suicide assisté, même s'il paraît justifié au possible. Elle a le droit plein et entier, en revanche, de s'entendre dire : « Non, Mémé, tu n'as pas le droit, car non seulement moi, mais la société à laquelle tu appartiens pleinement, à laquelle tu apportes par ta présence depuis tant d'années, nous pensons que ta vie vaut la peine jusqu'au bout, et que personne n'a le droit de te dire le contraire. Et moi, aidée par cette société et par les moyens considérables dont elle dispose pour soulager ta souffrance, je vais t'accompagner jusqu'au bout, quoi qu'il en coûte, parce que ta douleur ne te rend pas moins digne de vivre ».
Pas facile, certes. Mais il est totalement illusoire de penser que tuer quelqu'un qui le souhaite est plus aisé. Je demande donc solennellement à ce que l'on respecte mon droit à moi de ne pas me trouver dans la situation épouvantable d'avoir à accéder à la demande de mémé parce que la société pense qu'elle a raison de se considérer comme inutile.
Et puis zut. Si mourir c'est un droit, pourquoi le réserver aux vieux ?
Il se trouve que le suicide, dans notre société, fait l'objet de campagnes de prévention, car on estimait jusque-là – mais c'est sans doute vieux jeu – que le suicide d'une personne était un drame pour la société entière. Si cela devient un droit, soyons logiques, vraiment logiques :
- Abandonnons la date du 5 février, ''Journée nationale de prévention du suicide'', et remplaçons-la par une Journée du droit à mourir.
- Retirons le statut d'associations d'utilité publique à toutes les ONG qui se battent contre le suicide des jeunes.
- Créons un Pass'Euthanasie, qui sera délivré en même temps que le Pass'Contraception aux lycéens, et qui contiendra un bon gratuit pour une injection de Penthotal.
- Affectons les lignes budgétaires consacrées à la prévention à une association, qu'on pourrait appeler le Planning Létal, qui pourrait vous fournir en toute discrétion de quoi mettre fin à vos jours, sans que votre famille soit au courant.
- Militons pour que les sans-papiers aient accès à ce droit dans le cadre de leur aide médicale d'urgence.
- Envoyons des intervenants dans les écoles pour expliquer aux enfants que personne, non, personne n'a le droit de les contraindre à vivre, et que le cas échéant, ils trouveront un médecin qui pourra parler à leurs parents si ceux-ci font de la résistance.
- Lors des cours d'instruction civique, expliquons gravement aux collégiens que tenter d'empêcher le copain dépressif de se suicider est une atteinte à son droit fondamental de mourir.
- Remplaçons les bénévoles de SOS-Amitié par un disque vous indiquant le centre d'euthanasie le plus proche.
- Réhabilitons la mémoire de Roch Thériault, le gourou québécois qui s'amusait à mutiler ses adeptes, enlevant un bout d'intestin par-ci, une main par-là, castrant tel disciple, abusant de tel autre. Ben quoi, ils étaient consentants !
Est-ce vraiment la société que nous voulons ?