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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 11:44

balance1.gif« Maintenant que cette loi est votée, peut-être que les voix qui se sont élevées de toutes parts, ces manifestations grandiloquentes, ces vedettes haranguant la foule, tels des camelots, pourraient rester sur leur lancée pour dénoncer les injustices sociales, les conditions de vie des personnes roms dans notre pays, les licenciements injustes… Bref, tout ce qui bafoue la dignité de l’être humain ! » Ces quelques mots, sous la plume de Pierre-Baptiste Cordier, résument assez bien l'un des arguments-phares de ceux qui, catholiques ou non, trouvent que décidément, les chrétiens se sont fourvoyés en s'élevant massivement contre le projet de loi du « mariage pour tous ». En un mot : c'est bien gentil tout ça, la récré a été amusante, mais maintenant, au boulot, Jésus se fiche que l'on prive un enfant de son père ou de sa mère, ce qu'il veut c'est qu'on s'occupe des pauvres.

 

Cet argument, disons-le tout net, a tendance à m'agacer un poil. Cela dresse un portrait du manifestant lambda qui ne correspond absolument pas à ce que j'ai pu observer autour de moi. Comme le souligne Isabelle de Gaulmyn avec beaucoup de justesse dans son dernier billet, « ces jeunes, on les sent « monter » depuis quelques années dans l’Eglise. Ils ont fait leurs armes dans l’organisation des dernières JMJ, notamment Madrid. Ils sont aussi souvent investis dans des actions très concrètes de charité, maraudes, colocations avec des exclus, ou autre « épicerie sociale ». Il serait stupide de les accuser de manquer de fibre sociale, car ils en ont. » Faut-il vraiment choisir ses pauvres ? Est-il absolument inconcevable de pouvoir se battre à la fois contre la PMA, l'IVG, la GPA et pour plus de justice sociale ? Jésus a-t-il tracé, dans Matthieu 25, le portrait- robot du « bon pauvre » à l'exclusion de tous les autres ? Faut-il choisir obligatoirement entre l'enfant rom et l'enfant à naître ?

 

On a beaucoup vu, durant ce débat, les deux parties en présence s'accuser mutuellement d'être le vassal de la « pensée unique ». Le danger qui guette notre société, à mon sens, n'est pas qu'elle se retrouve enfermée dans une pensée unique, quelle qu'elle soit. La segmentation (dont les communautarismes en plein essor ne sont qu'une facette) à l’œuvre dans notre monde fait que ce risque d'uniformisation générale de la pensée se pose à mon sens assez peu. Par contre, ce qui nous menace, c'est la pensée binaire. Soit blanc, soit noir. Si tu es contre l'avortement, ça veut dire que tu es pour que des femmes meurent en couches. Si tu défends l'idée qu'il est scandaleux d'enfermer en centre de rétention administrative des enfants dont les parents n'ont pas de papiers, c'est que tu es pour l'envahissement de nos frontières. Si tu es contre le mariage gay, tu es homophobe. Or, la jeune génération des catholiques présents dans les récentes manifestations ont ceci en commun qu'ils refusent cette pensée binaire. L'idée, finalement, que le message chrétien se réduit à une seule de ses parties. Pour faire court : doctrine morale d'un côté, doctrine sociale de l'autre. Et c'est une excellente nouvelle.

 

Dès l'origine, les chrétiens ont refusé de choisir. Dans les Actes des apôtres, la communauté chrétienne est décrite ainsi : « Tous ceux qui croyaient étaient dans le même lieu, et ils avaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun ». Et dans la Didachè, texte à peine plus tardif et qui manqua de peu sa place dans le canon biblique, on peut lire que le souci de la vie est également un impératif du chrétien : « Tu ne tueras point l'enfant par avortement et tu ne le feras pas mourir après sa naissance », ce qui, dans le contexte de l'Empire romain débutant, était d'une radicale nouveauté.

 

D'autant que se pose ici la question de la visibilité et de l'efficacité. Quand il y a un projet de loi, le meilleur moyen de se faire entendre, c'est de descendre dans la rue. Moi, je veux bien descendre dans la rue pour dire non à la pauvreté, à la guerre, au sida, aux bombes à sous-munitions, mais il ne me semble pas que ce soit le meilleur moyen de lutter pour la paix et la justice. Si les cercles de silence initiés par les Franciscains de Toulouse signent la visibilité des chrétiens dans le combat pour un juste accueil des sans-papiers, si cette visibilité est importante et même spirituellement cruciale, elle ne va pas sans un travail souterrain, invisible, peu médiatique de travail au quotidien auprès de ces personnes. Et c'est finalement ce qui me gêne le plus dans l'accusation portée par certains de mes frères chrétiens : faut-il que je fasse – c'est tendance - publication de mon « patrimoine dans les cieux », de mes bonnes œuvres, de mes déductions fiscales quand je donne aux ONG, du temps que je passe avec telle ou telle catégorie de démunis ? Dois-je, pour paraphraser le grand Georges, « pour les besoins de la cause publicitaire, divulguer avec qui, et dans quelle position je plonge dans la misère et dans la compassion » ?

 

Tenez, mon ancien voisin, par exemple. Il m'a mise dans la liste de diffusion des mails qu'il envoie collectivement à ses contacts pour alerter sur les évolutions sociétales en cours. Il est à fond, comme on dit. Par contre, son dévouement auprès des personnes handicapées au sein de l'Arche, son projet de mise en place d'un réseau d'alerte auprès des personnes âgées isolées, son refus de gagner, dans son travail de consultant en ressources humaines, plus d'argent qu'il ne lui en faut pour nourrir sa famille, je ne les connais que par incidence. Et c'est très bien ainsi .En fait, la facilité avec laquelle certains chrétiens qui regardent les manifs de ces derniers mois en se pinçant le nez sortent leur appartenance au camp du Bien en énumérant leurs bienfaits et lieux de combats me choque un peu.

 

S'imaginer que les manifestants qui, durant des mois, ont défendu avec acharnement une certaine idée de la famille (famille dont ils savent bien qu'elle est le dernier matelas sur lequel viennent s'écraser les travailleurs balancés du haut des grandes tours de la finance) sont des nantis aveugles aux réalités sociales, voilà qui marque un bel exemple de pensée binaire – et finalement, ce serait une assez bonne nouvelle, sur le plan économique : mazette, ce qu'il y a comme nantis, en France ! J'y vois, personnellement, un grand espoir, y compris sur le plan social. L'avenir ne devrait pas tarder à nous dire qui a raison.

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Published by Nystagmus - dans Société
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commentaires

Ajax 30/05/2013 12:56


"...défendre leur idée de la famille, famille dont ils savent bien qu'elle est le
dernier matelas sur lequel viennent s'écraser les travailleurs balancés du haut des grandes tours de la finance"


...pas de matelas pour les travailleurs gays.

Benoit 09/05/2013 23:26


Devant l'unanimité des commentaires, je vais faire un peu désordre. Non vous n'avez pas raison quand vous dites que manifester contre la pauvreté, pour l'écologie ou les droits de l'homme n'est
pas efficace. (ou en tout cas pas moins que la manif pour tous).


Il y a eu des manifs contre les dernières lois sur l'immigration qui comportaient de vrais atteintes aux droits de l'homme, et où on a peu vu les jeunes catholiques. Participant aux cercles de
silence à Paris, je voudrais dire qu'on se retrouvent entre vieux. Les jeunes catholiques, qui sont les bienvenus n'y sont pas.


Et puis contre le chomage et la misère, il y a par exemple une manif tous les 1er décembre chaque année à Paris. Ne pensez vous pas que cette manif avec des centaines de milliers de participants
ferait bouger les gouvernements.


Je crois que vous faites une erreur d'analyse. vous mélanger l'action sociale et l'action politique (au sens noble) qui sont différentes mais complémentaires. La manif pour tous est une action
politique, dans le domaine sociétale où c'est vrai les chrétiens sont actifs. Ils le sont car ils ont fait un gros travail de réflexion sur la place de l'homme dans la société.


Les actions auprès des plus pauvres sont des actions sociales. Les jeunes catholiques dont vous parlez s'engagent sur le plan social, c'est indéniable, mais répugnent (malheureusement) à toute
expression politique. C'est le signe pour moi d'un grand sentiment de fatalisme. Or si la,pauvreté a toujours existé, la misère, elle, est le fruit d'un système politique et économique. Là
dessus, les chrétiens sont très en retrait sur le plan de l'analyse des phénomènes en particulier économiques. La plus grande partie des chrétiens qui ont sérieusement travaillé sur le sujet ,
Gael Giraud sur l'économie, Dominique Bourg ou Jean Marie Pelt pour l'écologie sont ignorés dans l'Eglise. Si seulement les chrétiens pouvaient faire la m^me chose sur le plan social que sur le
plan sociétal, et qu'ils descendaient   dans la rue massivement pour dénoncer l a misère et les atteintes à la création, je suis sûr que ce serait efficace.


Alors le 25 mai : tous dans la rue pour demander du travail pour tous.


 


 


 

Michel de GUIBERT 06/05/2013 19:32


Etre cohérent et ne pas dialectiser



Est-il possible de garder notre cohérence de chrétiens pour être "à la fois défenseur des plus pauvres et du droit de l'enfant à avoir un père et une mère". Au moins, cessons entre chrétiens
d'opposer les uns aux autres, de jeter l'anathème sur l'autre qui ne mènerait pas le bon combat, etc. Multiples sont les charismes, et c'est bien ainsi, et cessons de chercher à opposer "les «
chrétiens sociaux » d'une part, attentifs aux plus pauvres et aux laissés-pour-compte de la société, et d'autre part les « chrétiens moraux », attachés seulement aux questions sociétales liées à
la défense de la vie et de la famille" ! Il y a beaucoup d'intolérance et d'incompréhension, de souffrance sans doute jusqu'à ces apostasies comme si on pouvait "renier son baptême" ! Merci
Natalia Trouiller de nous interpeller justement : "Faut-il vraiment, s'interroge-t-elle, choisir ses pauvres ?"

Martin 06/05/2013 10:01


Une idée comme ça : vous pourriez étendre le refus de la pensée binaire à vos adversaires, plutôt que de le cantonner à votre propre camp. Vous pourriez par exemple cesser de ne voir dans
l'approbation de la Loi Taubira qu'un égoïsme d'adultes considérant les enfants comme des objets, et accorder à ses partisans qu'eux aussi peuvent avoir une vision du bien commun, qu'ils sont
capables de dépasser leurs préoccupations personnelles pour s'engager pour l'intérêt général. Mais c'est juste une idée en passant.

C.C. 04/05/2013 17:58


merci, bravo, tout à fait d'accord. et c'est plein d'espoir.


je voudrais juste rebondir sur ceci: "Or, la jeune génération des catholiques présents dans les récentes manifestations ont ceci en commun qu'ils refusent cette pensée binaire. L'idée,
finalement, que le message chrétien se réduit à une seule de ses parties. Pour faire court : doctrine morale d'un côté, doctrine sociale de l'autre. Et c'est une excellente nouvelle."


oui, c'est vraiment une excellente nouvelle! Et au passage, je vais un peu faire mon érudite: le mot "hérésie" vie du grec "hairesis" (obligée de translittérer, mais de toute façon, c'est meiux,
il y a beaucoup de gens qui ne lisent pas le grec!), qui signifie "choix". une hérésie, c'est précisément le fait de choisir entre deux termes, alors qu'il faut tenir les deux bouts (ex: Jésus
est à la fois vraiment Dieu et vraiment homme). En somme, vouloir s'enfermer dans cette pensée binaire, ce serait la tentation d'une hérésie... et la refuser, c'est être vraiment fidèle à
l'Évangile!


Et c'est bien de voir les jeunes en  sortir, car je dirais que cette pensée binaire a un côté ... "pensée unique", dans la mesure où on n'apprend guère aujourd'hui à raisonner autrement (par
exemple, on a voulu faire de l'opposition pro-anti un clivage  gauche-droite, ce qui est absurde!). Cela fait qu'il y a d'autant plus de mérite à refuser d'entrer dans cette dialectique...
ces jeunes sortent des cases toutes préparées où on veut les enfermer, ils donnent un bel exemple de liberté!

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