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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 14:02

ecole-publique.jpgSi vos enfants, vos cousins, vos frères et sœurs, vos petits voisins sont scolarisés à l’école publique, les parents d’iceux ont peut-être reçu le courrier suivant de la part de l’école (passages soulignés d’origine):

Mesdames, messieurs,

Pour préparer la rentrée 2010 concernant l’enseignement des langues et cultures d’origine, nous avons besoin de savoir si vous seriez intéressés pour inscrire votre enfant. Ces cours concernent les langues et cultures algériennes, espagnoles, marocaines, tunisiennes et turques et s’adressent à tous les élèves qui actuellement fréquentent les cycles 2 et 3 (de la grande section de maternelle au CM2).

L’équipe enseignante

Ce courrier m’a fait l’effet du baiser de la Belle au bois dormant. On roupille, on roupille et hop ! quand on se réveille, le temps a passé. J’avais quitté, il y a 25 ans,  une école de la République pleine de principes laïcs et républicains, et celle que j’aborde à cause de mes enfants m’est devenue étrangère.

Que les choses soient claires : la République, moi, je l’aime. En tant qu’ex-pupille de l’Etat, je lui dois beaucoup. Dans les premiers mois de ma vie, elle m’a nourrie, logée, blanchie, poussant l’attention jusqu’à prendre ma température tous les matins pendant 6 mois, histoire d’être absolument certaine que je ne préparais pas un rhume ou une otite. Franchement, votre mère, elle vous a autant couvé, vous ?

Toute ma scolarité, je l’ai faite dans le public. Et j’en suis fière et reconnaissante. C’est pourquoi je me sens si libre aujourd’hui de dire qu’elle fait parfois n’importe quoi. Et l’ELCO, c’est une hérésie républicaine.


 

L'ELCO, kézaco?
 
Tout commence (comme souvent en matière éducative) au Canada, pays d’immigration par excellence. C’est-à-dire un pays dont l’identité nationale, pour reprendre un concept à la mode, est constitutivement migratoire. Les Etats-Unis, l’Australie en sont également.

Or donc, au Canada, dans la province de Québec, vit le jour par un beau matin de 1978 le PELO (Programme d’enseignement des Langues d’Origine), qui entendait permettre à des enfants issus de l’immigration récente de conserver le lien avec leur culture d’origine. Ce programme fut installé sans que cela pose de problème particulier, et cela perdure de nos jours, sans que cela ne provoque de remous significatifs dans la société québécoise.

Nos politiques, qui n’ont que la Suède en bouche quand on leur parle d’emploi et le Québec quand on leur parle d’éducation, initièrent donc un programme similaire en France, l’ELCO (Enseignement des Langues et Cultures d’origine. Culture, ça fait toujours très bien en France). On transposa donc le fameux modèle québécois, et le cœur gonflé d’amour pour les enfants d’immigrés, on fixa à l’ELCO la tâche de réparer les horreurs coloniales de nos pères en valorisant l’héritage culturel des fils. On passa des accords avec lesdits pays d’origine, afin qu’ils fournissent à la fois les enseignants, les financements et les programmes  – mais la République, nous jura-t-on, conservait un droit de regard sur les contenus. C’est ainsi qu’en France, à l’école de la République, des enfants d’origine turque apprennent dans des livres scolaires turcs, des programmes établis à Ankara. Et on s’étonne après que des gamins arrivent en cours d’histoire avec des idées bien arrêtées sur le génocide arménien.

 

On écrivit ensuite une jolie directive, pleine de belles phrases, dont voici un extrait (pardon, je n’ai pas pu résister ) : « L'E.L.C.O facilite l'intégration des populations d'origine étrangère par la reconnaissance de leur culture d'origine ; mais c'est aussi la volonté de les faire participer à la culture de notre pays, d'en faire des citoyens à part entière et non entièrement à part. »
Rompez.

 

Si je comprends bien, l’enseignement des langues et cultures d’origine à l’école vise à faire en sorte que ceux qui les reçoivent deviennent, grâce à la reconnaissance officielle de leur différence, des citoyens comme tout le monde.

Ben voyons.

Ce qui me sidère, dans cette histoire, c’est qu’on entend nos politiques sauter comme des cabris en proclamant Ecole-pour-tousqu’il faut un Islam de France, avec des imams parlant français, et dont la formation ne soit plus assurée comme aujourd’hui à l’étranger. On explique à cor et à cris que la loi de 1905 doit être im-pé-ra-ti-ve-ment relookée pour permettre aux musulmans de France de ne plus avoir recours à l’argent du Maghreb ou d’Arabie Saoudite. Et dans le même temps, on délègue à ces mêmes pays l’instruction de ces petits Français dont les parents sont nés ailleurs. Parce qu’il faut pas déconner : l’ELCO, c’est pas ouvert à tous. Juste aux enfants d’immigrés. Mais que fait la HALDE ?

Les défenseurs de l’ELCO ne sont pas avares de références pour justifier ce non-sens. Ils citent abondamment la littérature québécoise, puisque les politiques publiques en matière de PELO ont été minutieusement évaluées outre-atlantique. C’est ainsi que l’on peut lire ce genre de satisfecit, en conclusion d’un volumineux rapport :

« Les enseignantes et les enseignants du PELO qui ont été consultés sont unanimes à dire que les élèves inscrits au PELO améliorent leur connaissance de la langue et de la culture d’origine. Ils nous informent que les élèves éprouvent une très grande fierté à acquérir de nouvelles connaissances.

Le personnel enseignant du PELO est nombreux à être d’avis que le fait de maîtriser la langue d’origine aide à apprendre les autres langues, c’est-à-dire le français et l’anglais.

De façon générale, le personnel enseignant du PELO juge que les élèves développent, au PELO, des attitudes positives au regard de la société d’accueil et de leur culture d’origine. Souvent, les élèves éprouvent moins de timidité à parler leur langue puisqu’ils sont devant leurs pairs. Cela peut donc favoriser leur estime de soi. »

 

Soit. Pourquoi hurler au crime de lèse-République, du coup ? Si ça marche au Québec, après tout, pourquoi pas. Soyons pragmatiques et non dogmatiques : si effectivement la méthode est efficace, si les enfants, devenus fiers de leurs origines, s’investissent d’autant plus dans les autres matières, si le sentiment d’être Français passe par la redécouverte de leurs origines étrangères, bingo !

Sauf que le Canada n’est pas la France.

L'exemple québécois, un contre-exemple

Je disais plus haut que le Canada est un pays d’immigration par excellence. Et c’est à comprendre dans tous les sens du terme.

Comme l’explique la Revue européenne des migrations internationales, dans  un rapport de 2003 intitulé « L’enseignement des langues d’origine au Canada : réalité et débats », la politique migratoire du Canada n’a pas grand-chose à voir avec celle de la France. Il s’agit, pour reprendre une expression française qui fit florès il y a peu, d’une immigration choisie. Je cite les auteurs du rapport :

« Cette ouverture à l’immigration a pour corollaire une sélection des immigrants en fonction, précisément, de la capacité d’intégration des candidats ainsi qu’un accès extrêmement rapide à la citoyenneté (Citoyenneté et immigration Canada, 1994). On pourrait donc dire qu’à l’opposé de la situation qui prévaut dans la plupart des pays d’Europe, le « goulot d’étranglement » se fait davantage avant l’entrée au pays qu’à l’intérieur même de la société réceptrice. En effet, au bout de trois ans, tout candidat admis comme immigrant permanent peut devenir, s’il le désire, citoyen canadien. Cet accès rapide à la citoyenneté contribue à donner une grande légitimité à la présence des immigrants et à favoriser leur capacité de s’impliquer dans divers débats sociaux, entre autre en ce qui concerne la reconnaissance de leurs droits linguistiques (Breton, 1991). Par ailleurs, du fait précisément de la sélection qui s’exerce avant l’entrée, l’immigration est très diversifiée sur le plan socio-économique et présente un profil sensiblement équivalent à celui de la population d’accueil avec toutefois une légère bipolarisation aux deux extrêmes (Emploi et immigration Canada, 1991). Au sein du système scolaire, la présence de la clientèle d’origine immigrée ne coïncide donc pas avec celle de l’échec scolaire et de la sur-représentation des populations défavorisées. Les élèves issus de l’immigration, qu’ils soient de première ou de deuxième génération, connaissent un parcours scolaire légèrement plus favorable que les élèves d’implantation ancienne, ce qui n’exclut évidemment pas l’existence de situations nettement plus problématiques au sein de certaines communautés, notamment les minorités noires anglophones et francophones (Mc Andrew, 1997). »

 

Nous y voilà. Il ne s’agit pas d’une population stigmatisée dès le départ, mais d’une communauté d’individus socialement intégrés dans le pays d’accueil. En France, le tabou qui pèse sur les statistiques ethniques arrange bien ceux qui, sous couvert d’antiracisme, cachent sous le tapis la réalité de l’exclusion sociale et culturelle des enfants d’immigrés. Mais il suffit de regarder nos classes pour s’en rendre compte. Statistiquement, les enfants d’immigrés réussissent moins bien que les autres, non du fait de leur appartenance ethnique mais parce qu’ils cumulent des handicaps sociaux et linguistiques.

L’aspect purement scolaire de l'ELCO

bargemon-expo-ecole_1233646926.jpgIl est donc question de proposer à des gamins de primaire de jouer, de converser, puis d’apprendre à lire et à écrire dans une langue étrangère. Soit.

Or, parmi ces langues étrangères, il ne vous aura pas échappé qu’un certain nombre d’entre elles s’écrivent de droite à gauche.

On va donc montrer à des enfants de grande section de maternelle, dont la latéralisation est tout juste établie pour les plus en avance d’entre eux et restera fragile encore quelques années, des livres qui se lisent de gauche à droite les lundi, mardi, jeudi et vendredi, et des livres écrits de droite à gauche le mercredi.

Contactée par nos soins, une orthophoniste nous répond de façon lapidaire :  « c’est bien simple, ces gamins se retrouvent dans mon cabinet ».

Et d’ajouter : « Le bilinguisme, c’est tout à fait possible quand par exemple chacun des parents parle une langue. L’enfant peut faire l’équilibre entre les deux, et parler les deux langues. Pour l’écrit, il est sage d’attendre en revanche le cycle 3 (du CE2 au CM2), afin que cela ne perturbe pas l’apprentissage de la langue principale. Le problème ici, c’est que les deux langues n’ont pas le même statut pour l’enfant. L’une est la langue maternelle au sens propre, celle des parents, de la famille. L’autre est la langue de l’école, donc de la contrainte. » Il ne faut pas être grand clerc pour deviner dans laquelle des deux l’enfant va s’investir.

« Cela me fait penser, poursuit-elle, à ces enfants d’expatriés scolarisés dans les lycées français en Chine par exemple. Ils parlent français ou anglais entre eux et ignorent le chinois, parce qu’ils se débrouillent fort bien en ne vivant qu’entre eux. C’est le problème du ghetto, doré ou pauvre. J’ai grandi dans une école où la langue commune était le français, et pourtant je n’étais pas dans les beaux quartiers. Mais à partir du moment où une minorité importante ou une majorité ne parle pas le français, cela change. »

Et là où les choses deviennent vraiment tristes, c’est que les défenseurs de l’ELCO sont, sans le dire, d’accord avec cette analyse. Voyez plutôt ce rapport de l’Education Nationale sur la laïcité à l’école, page 29 exactement :

« Plusieurs principaux nous ont dit avoir introduit ou conforté cet enseignement dans leur collège pour son rôle jugé utile de contrepoids laïque face à l’endoctrinement politico-religieux des élèves, ou encore apprécier tel enseignant pour sa capacité de médiation avec la population d’un quartier. »

Il ne s’agit pas de faire des enfants d’immigrés des citoyens à part entière. Il s’agit de tenter de contrôler une population qui, faute d’avoir été intégrée, vit en autarcie dans un ghetto où la République est absente.

On m’objectera sans doute que ces enfants ont une histoire différente de celle des autres Français. On ricanera surgaulois-copie-1.jpg ces petits Français des colonies ânonant « nos ancêtres les Gaulois »… A ceci je rétorquerai qu’être Français, c’est faire sienne l’histoire de la France. Permettez-moi de reprendre l’exemple des pupilles de l’Etat. Lorsqu’un enfant naît sous X, un extrait de naissance est produit sans que le nom des parents soit  mentionné. Puis une fois que l’enfant est adopté par le couple Machin, l’état civil mentionne que l’enfant est né de Monsieur Machin et Madame Machin née Chose, point barre. Oui, c’est un mensonge sur le plan historique, pourrait-on dire. Mais c’est une vérité symbolique. Et c’est le symbolique qui nous fait vivre ensemble.

Rien n’empêche les enfants dont le français n’est pas la langue maternelle d’apprendre par leurs propres moyens la langue de leurs origines. Mais ce n’est pas à la République de s’en mêler.

 

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Published by Nystagmus - dans Ecole
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