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21 mars 2010 7 21 /03 /mars /2010 18:54

medium_Benoit_XVI.jpgLa revue de presse que l’on peut commencer à effectuer sur la réception de la Lettre pastorale de Benoît XVI aux catholiques d’Irlande, en France et en Europe, est assez convenue : la déception est partout. Pédophilie : des victimes irlandaises déçues par la lettre du Pape, titre ainsi France-Info. Le papier de Hervé Amauric reprend les propos de la directrice générale de l’association One in Four, une association d’aide aux victimes d’abus sexuels.  Face à la pédophilie, le pape privilégie les réponses spirituelles, accuse le titre du Monde, avant de livrer un papier de Stéphanie Le Bars en revanche plutôt équilibré. Pédophilie : la lettre du Pape n’a pas calmé les esprits, annonce Euronews. Et les autres journaux de décliner le thème : Pédophilie : les victimes déçues pour le Figaro ; Abus sexuels : les « paroles pieuses » du Pape déçoivent pour le Républicain Lorrain, « Accueil glacial pour la lettre du Pape » pour Vosges Matin. Et les citations de victimes se suivent et se ressemblent : elles sont déçues, choquées, mécontentes, blessées, etc. Tous ces propos ont bien été tenus, pas de doute, on peut le vérifier dans la presse irlandaise. Mais lorsqu’on lit la fameuse lettre (disponible un peu partout, notamment sur le site de la Conférence des évêques de France), on peut s’étonner d’une telle unanimité de réactions et se dire qu’une fois de plus, ce pauvre Benoît a raté son objectif dans les grandes largeurs. Car de deux choses l’une : soit le monde entier d’un côté et les victimes irlandaises de l’autre n’ont pas lu la même missive, soit les choses sont légèrement plus complexes que ne le rapporte la presse française.

En effet, ne sont rapportées par nos journaux (qui se basent tous, peu ou prou, sur la même dépêche de l’AFP) que les réactions négatives des victimes ou de leurs associations. Or, si l’on prend le temps de vérifier toutes les interviews données ici ou là par les représentants de ces associations, la vue d’ensemble est nettement plus nuancée.

Il y a d’abord les victimes qui sont si blessées qu’aucune parole, aucun geste ne peut les apaiser. Comment ne pas les comprendre ? Si mon identité avait été détruite aussi profondément par  des gens qui avaient tout pouvoir sur moi, sans qu’aucune des institutions chargées de me protéger, police, justice, église, n’ait levé le petit doigt pour faire cesser cela, il est probable que je hurlerais également.

 Parmi ces personnes, il y a Christine Buckley, présidente du Aisleen Centre. Avant même la publication de la lettre, elle avait annoncé qu’elle n’attendait rien de celle-ci et que le pape allait certainement donner indirectement des leçons aux victimes ("I'm expecting absolutely nothing... I think it will be a lecture to us, indirectly."). Une fois la lettre parue, elle dit simplement vouloir rencontrer le pape en présence de la nonne qui l’a violentée. "Je veux que celle qui a abusé de moi soit là. Je veux qu'il entende en sa présence ce qu'elle a fait et comment elle a presque détruit ma vie." Elle est citée dans la dépêche AFP qui sert de base à plusieurs commentaires de nos journaux.

Il y a Andrew Madden, qui récuse l’idée même que cette lettre soit le début de quelque processus que ce soit, pour qui ce n’est qu’un moyen de « gagner du temps et de noyer le poisson » (« buying time, moving things out »), et qui appelle à la démission de Benoît XVI.

Il y a Maeve Lewis, de l’association One in Four, très citée dans les journaux français. La teneur de ses propos est correctement traduite dans Vosges Matin (qui s’inspire là encore de l’AFP), nous reprenons donc leur version : « Maeve Lewis relève " l'absence d'excuses, qui est douloureuse à l'extrême" : " Les victimes espéraient une reconnaissance de la manière outrageante dont elles ont été traitées."  " Le pape a manqué une occasion de s'expliquer sur la politique délibérée de l'Église catholique au plus haut niveau pour protéger les délinquants sexuels", a-t-elle accusé, déplorant qu'il " néglige le rôle du Vatican et refuse encore d'admettre l'évidence." »

Il y a Mary Collins, de Dublin, qui déplore que le Pape et la hiérarchie catholique « voient encore tout à travers le droit canon », et qu’elle voulait demander au Pape ce que le droit canonique avait à voir avec  Jésus et l’Eglise qu’il a fondée. « Je voudrais lui demander pourquoi l’Eglise catholique ne peut pas revenir au véritable message évangélique. » Et si elle salue le fait que les instances de l’Eglise se voient ordonner de coopérer , elle regrette qu’il ne soit « aucunement fait mention des directives du Vatican qui auraient couvert les affaires ».

Il y a Paddy Doyle, auteur de The God Squad, qui est dans le même registre en disant que s’il rencontre Benoît XVI, il n’y aura « ni génuflexion ni baiser à l’anneau de Pierre. Cette lettre est insuffisante car le Pape ne plaide pas coupable ».

On perçoit à travers la violence des propos à quel point ces personnes sont brisées, au point d’évoquer une conspiration vaticane du silence. Si elles avaient Dieu sous la main, elles exigeraient sa démission. Et une fois encore, comment ne pas comprendre, comment ne pas brûler de colère et de chagrin avec elles. Là n’est pas la question. En revanche, certaines de ces victimes, et c’est le propre de la douleur, ont une perception de la réalité qui ne correspond pas aux faits. Je pointe là les mots de Maeve Lewis qui dit que la lettre papale ne contient pas d’excuses. Il suffit de la lire pour admettre que ce n’est pas la réalité : « Aux victimes d'abus et à leurs familles, vous avez terriblement souffert et j'en suis vraiment désolé. Je sais que rien ne peut effacer le mal que vous avez supporté. Votre confiance a été trahie, et votre dignité a été violée. Beaucoup d'entre vous, alors que vous étiez suffisamment courageux pour parler de ce qui vous était arrivé, ont fait l'expérience que personne ne vous écoutait. Ceux d'entre vous qui ont subi des abus dans les collèges doivent avoir ressenti qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à leur souffrance. Il est compréhensible que vous trouviez difficile de pardonner ou de vous réconcilier avec l'Eglise. En son nom, je vous exprime ouvertement la honte et le remord que nous éprouvons tous. »

Or la dépêche de l’AFP, en citant les propos de Maeve Lewis sans renvoyer au texte du pape, semble accréditer l’idée que la missive papale ne contient pas d’excuses. Mais il y a plus grave, car après tout, le texte de la Lettre du pape est suffisamment diffusé sur Internet pour que l'on puisse se faire sa propre opinion, pourvu que l'on en ait la curiosité bien sûr. 

 

En effet, d’autres victimes ont reçu la lettre différemment. Et de cela, il n’est fait mention nulle part dans la presse française.

Le Dublin Rape Crisis Centre s’est exprimé en ces termes : « Cette lettre est un acte décisif, écrit en toute honnêteté et transparence, qui pourrait rétablir le respect et la bonne volonté du peuple irlandais envers l'église catholique ». Se félicitant de la lettre, ces associations ont déclaré qu’elle contenait des excuses très tardives (mais) extrêmement émouvantes ».

L’ISOCA (Irish Survivors of Child Abuse) a réagi de son côté par la voix de son président, John Kelly, en disant que la lettre contient « une reconnaissance sans ambiguité du fait que l’Eglise catholique irlandaise a péché de la façon la plus grave envers les enfants durant des années » ("an unambiguous acknowledgement that the Irish Catholic church sinned most grievously against the young over many decades").  Dans la dépêche de l’AFP, seules les parties les plus dures envers la lettre de la réaction de Kelly sont mentionnées, pas un mot des paroles que je viens de vous citer.

Patrick Walsh, de ISA (Irish Survivors of Abuse) parle, lui, d’une lettre « sans précédent » qui contient « beaucoup de choses encourageantes » (the letter was "unprecedented" and there was much about it that he found "encouraging"). Il ajoute : « Il y a énormément d'appel à la prière, comme vous l’attendez bien sûr d'un homme dont le fonds de commerce est précisément la prière. Le contexte est bien sûr inapproprié, puisque c’est une lettre pastorale dont les seuls destinataires sont des catholiques pratiquants. Mais je coupe court à tout cela et ce que je vois ici est un document historique très important, sans précédent dans l'histoire du Saint-Siège, absolument sans précédent ».

 

Triste monde que celui dépeint dans nos médias, où les rôles sont distribués une fois pour toutes. Les mots du pape sont forcément insuffisants, les victimes sont forcément déçues. Les rôles sont figés, la nuance n’existe pas. Il y a encore une chose qui m’interroge, dans la façon qu’a eue la presse française de traiter de la lettre de Benoît XVI : c’est la course à l’échalote dans le choix des titres. L’article de Stéphanie Le Bars, dans Le Monde, est tout à fait honnête. Pourquoi dès lors titrer que le pape « privilégie les réponses spirituelles », alors que le corps de l’article nuance de beaucoup les choses ? Le Figaro fait la même chose. Lisez le lien hypertexte qui renvoie à l’article « Pédophilie : les victimes déçues ». Originellement, le titre de cet article était « Pédophilie, les victimes réservées » (http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/03/20/97001-20100320FILWWW00416-pedophilie-les-victimes-reservees.php). Ça devait manquer de saignant, « réservées ».

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Published by Nystagmus - dans Catholicisme
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commentaires

probabilité 16/07/2010 17:42


Excellent travail, je vous remercie pour vos idées et je suis entièrement d'accord ! Euh voilà tout est dit, oui votre blog est bien bon, très instructif... NB : D'ailleurs, auriez-vous des sites à
me recommander ?


troir 07/04/2010 18:06


Monsieur, je trouve votre article très intéressant quand au traitement médiatique de l'affaire et pourtant malgré la qualité de votre traduction (je ai lu que la version anglaise) je tiens à
souligner deux choses : - tout d'abord jamais le mot excuse n'est prononcé par le pape - ensuite c'est à chaque victime de décider si cette lettre représente une excuse suffisante car elles sont
les seules à connaître le préjudice subit (mis à part bien sûr les mauvais hommes); or d'après la plupart des témoignages que l'on peut lire sur internet et même sur le site du Irish Survivors of
Child Abuse, les victimes semblent en majorité très déçues de cette lettre. Bien à vous


Nystagmus 07/04/2010 19:12



Bonjour,


Vous avez absolument raison: c'est aux victimes de décider si les excuses sont suffisantes. Pardon si je donne à penser le contraire.


Ce que je critique dans ce billet, c'est la partialité de la dépêche AFP: pourquoi les autres associations de victimes, celles qui ont salué la lettre du pape, ne sont-elles pas citées? J'ignore
si elles sont suffisamment représentatives, on pourrait penser que c'est parce qu'elles ne le sont pas que leurs propos ne sont pas rapportés. Dans ce cas, pourquoi Joh, Kelly est-il jugé
représentatif par l'AFP lorsqu'il critique certains aspects de la lettre, et non-représentatif lorsqu'il en souligne les aspects selon lui positifs? Vous conviendrez que cela est curieux.


Cordialement


NT



Koz 26/03/2010 10:53


Encore un bien beau billet, Natalia. Merci, ton travail est précieux !


Philarête 22/03/2010 20:20


Si ça paraît d'intérêt général, je peux faire le traducteur (au moins pour des extraits significatifs).


Nystagmus 22/03/2010 20:24


Avec joie! mon niveau d'italien se limite à savoir dire "la voiture est cassée" et "appelez la police" (ne me demandez pas pourquoi ;)


Philarête 22/03/2010 20:12


Il faut maintenant ajouter au dossier, je crois, l'excellente intervention de Massimo Introvigne dans L'Avvenire:
http://www.avvenire.it/Cultura/scandali+pedofilia+caso_201003180904251170000.htm
Analyse serrée et chiffres précis, à partir des meilleurs documents disponibles à ce jour. Avec en sus une intéressante réflexion sur l'idée de "panique morale", dont la crise actuelle est une
bonne illustration. 


Nystagmus 22/03/2010 20:14


Merci du tuyau ;) je regarde ça attentivement!


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